2. De la s.a. (science absolue) à la s.a.r.l. (science à rationalité limitée)

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A travers la science du moment, toute époque génère une vision générale du monde, un paradigme, par lequel elle interprète et construit la réalité. La vision du monde a ainsi été totalement conditionnée pendant trois siècles par la pensée cartésienne et la science newtonienne qui considéraient le monde comme une vaste mécanique horlogère, finie et prévisible, indépendante de l’homme, qui espérait un jour la dominer complètement.

La science traditionnelle de la matière était caractérisée par le déterminisme, la réversibilité et la prévisibilité du phénomène. Pour analyser un phénomène, on procédait par réductionnisme – comme le recommandait Descartes – et généralisation. On raisonnait en termes mécanistes, linéaires, fermés.

Le monde immuable de la dynamique newtonienne ne s’intéressait qu’aux phénomènes reproductibles et réversibles. Le flou, l’accident, l’événement, l’incertain, l’aléa, l’individuel étaient rejetés hors du champ scientifique, donc hors du champ de la pensée dominante. Toute tentative de les ré-intégrer ne pouvait sembler qu’anti-scientifique dans le cadre de l’ancien paradigme.

Le XXe siècle a vu s’écrouler l’un après l’autre les murs de certitudes qui entouraient la forteresse de la physique newtonienne. Einstein, avec sa théorie de la Relativité, a éliminé en 1905 l’illusion newtonienne d’un espace et d’un temps absolus. Dans les années 1920 à 1930, la mécanique quantique a détruit la certitude de tout pouvoir mesurer aussi précisément que possible. Le chaos, lui, élimine l’utopie laplacienne d’une prédictibilité déterministe.

Avant l’avènement du chaos, " ordre " était le maître mot. Le mot " désordre " était au contraire tabou, ignoré, banni du langage de la science. Tout ce qui était susceptible de montrer des velléités d’irrégularité ou de désordre était considéré comme une monstruosité. La science du chaos a changé tout cela. Elle a mis de l’irrégularité dans la régularité, du désordre dans l’ordre.

La nouvelle du chaos, dans les années soixante-dix, fut comme un électrochoc. Les pionniers du chaos déclenchèrent l’incompréhension ou l’indignation de nombre de leurs collègues.

Nouveaux espoirs, nouveaux styles, et, plus important, nouvelle manière de voir. Selon Thomas S.Kuhn, historien des sciences : " c’est comme si la communauté professionnelle se trouvait soudainement transportée vers une autre planète sur laquelle les objets apparaissent sous un jour différent et sont associés à d’autres objets inhabituels ".

En particulier, les phénomènes non-linéaires, qui étaient rarement étudiés par les physiciens parce qu’ils ne savaient pas trop comment les prendre, rentrèrent désormais dans le champ de la pensée scientifique. L’événement aléatoire, qualitatif, quotidien qui ne pouvait pas entrer dans les équations, fut désormais accepté par le nouveau cadre de recherche.

Progressivement, la science du chaos a enflammé l’imagination non seulement des scientifiques, mais aussi du public, car elle se préoccupe d’objets à l’échelle humaine et parle de la vie quotidienne. Elle séduit aussi parce que c’est une science du global qui abat les cloisons entre les diverses disciplines. Elle rassemble des chercheurs d’horizons différents et va contre la tendance à la spécialisation outrée qui caractérise certains domaines de la recherche contemporaine. Elle est attrayante parce qu’elle fait s’écrouler le bastion du déterminisme et rend à la libre volonté sa première place. C’est, au surplus, une science "holistique" qui considère le tout et fait battre en retrait le réductionnisme. Le monde ne peut plus être expliqué seulement par ses éléments constitutifs (quarks, chromosomes ou neurones), mais doit être appréhendé dans sa globalité.